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De la hiérarchie à l'intelligence : l'IA et la recomposition du travail en 2026

22 mai 2026Modifié le 5 juin 2026Technologie & Société12 minutes de lecture

De Jack Dorsey supprimant le middle management chez Block aux 70 000 emplois tech disparus en 2026, l'IA ne transforme pas seulement les outils — elle réécrit les structures d'entreprise et pose une question de société que la Californie commence à traiter politiquement.

La Tour de Babel - Pieter Bruegel l'Ancien (v. 1563)

La Tour de Babel - Pieter Bruegel l'Ancien (v. 1563)

À chaque grande révolution technologique, les sociétés traversent une période de bouleversements profonds. Les économistes parlent de « destruction créatrice » pour décrire ce processus par lequel l'innovation détruit des activités anciennes tout en faisant émerger de nouveaux secteurs. L'automobile a relégué les fiacres5 au rang de curiosité historique ; l'électricité a condamné le commerce des bougies ; la mécanisation a transformé l'agriculture et l'industrie en promettant une meilleure rentabilité. À chaque fois, les gains de productivité ont été considérables, mais les transitions ont aussi été marquées par des tensions sociales, des pertes d'emplois et une redistribution du pouvoir économique.

L'intelligence artificielle s'inscrit aujourd'hui dans cette longue histoire des mutations technologiques. Comme les révolutions qui l'ont précédée, elle promet des gains d'efficacité spectaculaires et l'apparition de nouveaux métiers. Mais elle suscite également des inquiétudes quant à l'avenir du travail, à la concentration des richesses et à l'accroissement des inégalités.

L'emploi dans la Tech à l'ère de l'IA

Ce lundi 25 mai 2026, le pape Léon XIII lors de la présentation de sa première encyclique, « Magnifica Humanitas » compare l'IA à la « tour de Babel ». Dans la Bible, la tour de Babel symbolise un projet monumental et autoritaire où les décisions sont dictées par l'orgueil, le profit et une volonté d'homogénéisation, a suggéré le pape dans son texte.

Comme la tour de Babel, symbole d’une hiérarchie édifiée par des milliers d’hommes, le modèle traditionnel des grandes organisations se heurte désormais à une puissance qui le dépasse. Depuis plusieurs années, les entreprises doivent embrasser l’essor de l’IA et repenser l’usage de leurs ressources pour survivre à cette mutation.

Depuis le début de l'année, les dirigeants du secteur technologique ont annoncé des licenciements massifs qui ont fait les gros titres, imputant la réduction des effectifs à leurs investissements dans l'IA. En février 2026, le milliardaire Jack Dorsey, fondateur et PDG de Block, a licencié presque la moitié de ses effectifs dans le cadre d'une initiative visant à améliorer l'efficacité grâce à l'IA. Dorsey affirme qu'il n'a pas fini de supprimer les niveaux hiérarchiques chez Block et de modifier les exigences du poste de manager moderne.

Le plan de Jack Dorsey pour l'organisation native de l'IA

Le 31 mars 2026, Jack Dorsey (PDG de Block, fervent défenseur du Bitcoin et cofondateur de Twitter (devenu X)) a publié un document de stratégie d'entreprise à l'ère de l'IA qui a fait couler beaucoup d'encre 1. L’idée centrale de l'essai « De la hiérarchie à l'intelligence » est assez radicale :

L’IA ne va pas seulement augmenter la productivité des employés, elle va remplacer une partie de la structure hiérarchique elle-même.

Dorsey et Botha affirment que la hiérarchie d'entreprise (la technologie organisationnelle dominante depuis les légions romaines) est fondamentalement obsolète. Les entreprises ont historiquement été organisées en pyramides parce que les humains ne pouvaient gérer qu’un nombre limité de personnes et d’informations 2. Avec des systèmes d’IA capables de maintenir un “modèle du monde” de l’entreprise et de ses clients3 en temps réel, Block pense pouvoir supprimer une grande partie des couches de coordination humaines, surtout le middle management.

Les géants de la technologie suppriment massivement des emplois afin de pouvoir investir davantage dans l’IA

Une série de suppressions d'emplois s'en est suivie. Oracle aurait licencié jusqu'à 30 000 employés le 1er avril. Amazon aurait supprimé 16 000 postes cette année dans le cadre de sa stratégie d'amélioration de l'efficacité grâce à l'IA.

Mark Zuckerberg a déclaré à ses employés que « le succès n'est pas acquis » et vient de réduire ses effectifs de 10%. On a appris également que la société Meta enregistre dorénavant les frappes au clavier et les mouvements de souris de ses employés (sur leurs ordinateurs portables professionnels) et plus encore13pour entraîner ses modèles d'IA. Beaucoup d'employés ont exprimé leur colère face à cette politique sans avoir véritablement le choix de refuser sans quitter la boîte.

Chez les autres, c'est pas mieux

Salesforce a réduit ses effectifs de support de 9 000 à 5 000 personnes après le déploiement d'agents IA. Les constructeurs automobiles de Detroit ont supprimé 20 000 emplois de cadres tout en recrutant des profils IA.

Coinbase a annoncé une réduction de 14% de ses effectifs ce mois-ci.

Cloudflare a également licencié plus de 20 % de ses effectifs, dont une grande partie était des managers chargés de diverses tâches de mesure. L'entreprise s'appuie désormais sur l'IA pour évaluer précisément ses performances pour embaucher des profils permettant la création et la valorisation de ses produits et services.

La tendance généralement observée au sommet de la hiérarchie des entreprises, où les humains sont remplacés par l'IA pour les tâches structurées, se propage désormais aux échelons inférieurs.

Enfin le système d'insertion professionnelle est en train de s'effondrer, cela touche à la fois les futurs employés et les stagiaires. En effet les offres de stage aux Etats-Unis ont chuté de 30% depuis 2023. Les entreprises utilisent désormais l'IA pour gérer les tâches auparavant confiées aux stagiaires. Et parallèlement, le marché de l'emploi en IA est en plein essor (notamment pour les cadres supérieurs) car désormais maîtriser l'IA est considéré comme une compétence.

McKinsey évalue désormais la capacité des candidats à collaborer avec son assistant virtuel Lilli. L'entreprise compte 25 000 agents virtuels au service de ses 60 000 employés. Elle a lancé un outil gratuit d'entraînement à l'IA afin que les candidats puissent se préparer à un processus de recrutement qui évalue leur interaction avec les machines, et pas seulement leur raisonnement individuel.

Le PDG d'AWS, Matt Garman, a affirmé que remplacer les jeunes développeurs par l'IA était « l'une des pires idées » qu'une entreprise puisse avoir. Selon lui, les jeunes employés sont souvent les utilisateurs d'IA les plus compétents, s'étant familiarisés avec les outils durant leur formation. L'enquête Stack Overflow de 2025 auprès des développeurs a révélé que 55,5 % des développeurs en début de carrière utilisent quotidiennement des outils d'IA, un taux supérieur à celui de leurs collègues plus expérimentés.

Le système de recrutement n'est pas en train de s'effondrer mais il est mis à rude épreuve : moins de postes disponibles et des exigences accrues envers les candidats. L'outil qui a remplacé le nouvel employé comme le stagiaire est désormais la compétence que ce dernier doit posséder.

Pour revenir à ce que propose Dorsey

L'avenir d'une entreprise - cotée en bourse ou non - est de s'orienter vers une structure opérationnelle radicalement allégée, afin d'accélérer la création et la mise en œuvre des idées. La coordination devient logicielle, les “ICs” (Individual Contributors) deviennent centraux et en guise de conseil les co-auteurs Dorsey et Botha concluent que "les humains doivent se déplacer vers les zones où l’IA reste faible”, car cette nouvelle organisation autour des systèmes d’intelligence ne remplacera jamais le jugement (intuition, relationnel, terrain), la responsabilité (gestion de crise, arbitrage éthique, décisions ambiguës) et la confiance humaine.

En France, cette nouvelle forme d'organisation ou de management d'entreprise aurait fait couler beaucoup d'encre car l'entreprise Block se porte merveilleusement bien et licencie près de 40% de ses salariés. Et le fait de voir toutes les puissantes multinationales de la tech emboiter le pas nous montre que ceux qui contrôlent la technologie ont le pouvoir de modeler le cours de l’histoire du travail. Et avec ces changements viendront inévitablement des conflits, résistances ou révoltes sociales.

Solution : Définir ensemble ce qui est juste et prendre des mesures ?

C'est la voie que vient de prendre le gouverneur de Californie, Gavin Newsom. Il vient de signer un décret ordonnant aux agences d'État d'étudier et d'élaborer des politiques sur la manière de protéger les travailleurs contre les pertes d'emplois liées à l'IA.

La Californie abrite 33 des 50 plus grandes entreprises d'IA au monde et est désormais le premier État à étudier officiellement l'impact potentiel de cette technologie sur les travailleurs et l'économie. Le contexte actuel est crucial : plus de 70 000 emplois ont déjà disparu en 2026 et le secteur anticipe de nouvelles suppressions de postes à mesure que l'adoption de l'IA s'accélère.

Bernie Sanders a présenté l'American AI Sovereign Wealth Fund Act, une proposition de loi visant à transférer la moitié des actions des plus grandes entreprises d'IA vers un fonds public12. Il a déclaré : « L’IA repose sur une ressource publique bien plus précieuse que le pétrole : le savoir, la créativité et le travail accumulés par l’humanité.»

Il convient également de définir « des cadres juridiques solides, une surveillance indépendante, des utilisateurs informés et un système politique qui n’abdique pas ses responsabilités ». C'est en substance ce que le pape Léon XIV vient de publier dans sa première encyclique4 Magnifica Humanitas. Il établit un lien direct entre la révolution actuelle de l'IA et la révolution industrielle, et indique clairement que l'Église catholique entend être une voix morale dans le développement de cette technologie. Il avertit enfin qu’une IA morale ne signifie rien « si cette moralité est déterminée par quelques-uns » et appelle à « désarmer » cette technologie avant qu’elle ne domine l’humanité.

Après j'invite chacun à fixer des principes dans sa manière d’utiliser l’IA comme une extension de sa réflexion, sans lui déléguer ses décisions.

Boucle temporelle

À la fin du XIXe siècle, en Europe nous avons eu le Luddisme10 ou la première rébellion contre les machines puis les méthodes de production comme le Taylorisme qui sont des marqueurs contemporains de l'histoire du travail. Tout le monde se souvient du film Les temps modernes de Charlie Chaplin, c'est l'homme au service de la machine, alors qu'initialement le "projet", ce que l'industrie promettait c'était précisément l'inverse. L'image de cet ouvrier pris dans les rouages de la machine finit par être broyé, jusqu'à mourir pour elle.

On pourrait presque calquer ces faits historiques avec l'avènement de l'IA et sa « destruction créatrice » car l'histoire nous offre à cet égard un parallèle éclairant. À la fin du XIXe siècle, les États-Unis connaissent une croissance fulgurante portée par l'industrialisation. Une poignée d'industriels6, surnommés les « barons voleurs », accumulent des fortunes sans précédent tandis qu'une grande partie de la population ouvrière vit dans des conditions précaires. Face aux déséquilibres engendrés par cette première mondialisation industrielle émergent progressivement les premières régulations économiques, les législations sociales et les prémices de l'État-providence moderne.

L'essor de l'intelligence artificielle pose aujourd'hui une question similaire : comment tirer parti d'une innovation potentiellement révolutionnaire tout en veillant à ce que ses bénéfices soient partagés par le plus grand nombre ? Derrière les débats sur l'emploi se dessine en réalité une interrogation plus vaste sur le contrat social qui accompagnera cette nouvelle révolution technologique.

Les États-Unis n'ont pas répondu aux excès de la première révolution industrielle en freinant l'innovation, mais en construisant progressivement des institutions9 capables d'en redistribuer les bénéfices8 et d'en limiter les effets les plus destructeurs7. De la même manière, le débat actuel sur l'intelligence artificielle porte moins sur la technologie elle-même que sur les mécanismes — fiscalité, formation, protection sociale, droit du travail ou politique de concurrence — qui permettront d'éviter qu'une nouvelle génération de géants technologiques ne concentre seule les gains de productivité.

Enfin je reste convaincu qu'à mesure que l’IA progresse, certaines compétences humaines le resteront comme le discernement ou l'arbitrage éthique surtout s'il s'agit d'une crise, notre créativité, notre intuition, l’empathie quand des décisions impliquant des humains seront ambiguës. Et toutes ces compétences prendront forcément encore plus de valeur. Et il sera conseillé de mettre en avant notre singularité, nos passions, nos loisirs car au jeu de la conformité l'IA sera dans tous les cas meilleure que nous.

Notes

1.l'essai est coécrit avec Roelof Botha (associé de Sequoia Capital et administrateur indépendant principal de Block)
2.conçue comme un protocole de routage de l'information pour résoudre les problèmes de coordination à grande échelle, compte tenu des limites cognitives humaines
3.si le système détecte automatiquement un besoin client, alors une partie de la roadmap produit est générée par la machine.
4.Cette encyclique, l'une des formes les plus élevées d'enseignement papal est publiée à l’intention des 1,4 milliard de membres de l’Église. Mais ici il s'agit plus d'un avertissement sévère adressé aux dirigeants de la Silicon Valley et à l’humanité en général quant à l’avenir de la civilisation face aux progrès rapides des nouvelles technologies.
5.Le fiacre est un ancien véhicule hippomobile urbain destiné au transport de passagers, en général doté de quatre roues et de suspensions.
6.John D. Rockefeller, Andrew Carnegie, Cornelius Vanderbilt ou J. P. Morgan entre autres
7.Les luttes syndicales ont permis d'obtenir progressivement : la limitation du temps de travail ; des normes de sécurité dans les usines ; l'interdiction progressive du travail des enfants et la reconnaissance du droit syndical.
8.Jusqu'au début du XXᵉ siècle, le gouvernement fédéral dépendait principalement des droits de douane. Le Seizième amendement à la Constitution des États-Unis autorise l'impôt fédéral sur le revenu. Cette mesure permet de faire davantage contribuer les plus hauts revenus et de financer des politiques publiques.
9.Des organisations comme American Federation of Labor ont joué un rôle majeur dans ces avancées.
10.En 1811, des tisserands britanniques s’insurgent contre leurs conditions de travail en brisant les métiers mécaniques de leurs usines. Une révolte qui dévoile le visage sombre de la révolution industrielle.
11.Le Taylorisme est une méthode de production qui repose sur une division du travail en tâches répétitives ainsi que la mise en place d'une rémunération au rendement, il symbolise l'ère industrielle du XXe siècle vecteur d'importants gains de productivité mais facteur « d'aliénation » pour l'ouvrier.
12.Comme le fonds souverain norvégien de 2 000 milliards de dollars pour redistribuer une part des dividendes aux citoyens.
13.Meta enregistre la façon dont ses employés travaillent sur leurs ordinateurs grâce à un programme appelé MCI (Model Capability Initiative), et alimente l'entraînement de l'IA. L'outil MCI enregistre les mouvements de la souris, les clics, les schémas de navigation, les modifications de code, l'historique de navigation, les cycles de veille de l'appareil et les actions du presse-papiers, et capture également le contenu des courriels et des conversations envoyés aux employés basés aux États-Unis, y compris ceux provenant de collègues à l'étranger.