Entre nos fil d'actualité algorithmique qui sont orgnanisés par nos préférences et notre profil, les agents IA qui répondent à notre place et les journées qui s’enchaînent en pilote automatique, une question revient souvent : qui conduit, au juste ? Pour y réfléchir, rien ne vaut une vieille image, que l’on trouve déjà dans les Upanishads et chez Platon, et que G. I. Gurdjieff a reprise au début du XXᵉ siècle : la métaphore de l’attelage. C'est une métaphore que j'aime beaucoup car elle est universelle et intemporelle.
Imaginez un fiacre, dans une ville du siècle dernier.
Il y a d’abord la voiture : la caisse, les roues, les essieux. Elle ne bouge pas d’elle-même, mais sans elle on ne va nulle part. Si personne ne graisse ses essieux, elle grince, puis elle casse.
Il y a ensuite le cheval. C’est lui qui tire, lui qui donne l’élan. Il a de la force à revendre, mais il s’emballe au moindre bruit, s’arrête quand il a peur et va spontanément là où il y a du foin.
Il y a enfin le cocher, assis sur son siège, les rênes à la main. Lui sait lire les panneaux, connaît les rues, peut calculer un itinéraire. Mais le cocher a ses habitudes : il discute avec les autres cochers, s’attarde à la taverne, et oublie volontiers de nourrir le cheval ou d’entretenir la voiture.
Et puis il manque quelqu’un. Le fiacre est vide : le maître, celui qui sait où il veut aller, n’est pas monté. Alors le cocher prend le premier client qui passe et l’emmène là où celui-ci le demande. Un jour à la gare, le lendemain au champ de courses, le surlendemain nulle part. L’attelage roule beaucoup, mais il ne va jamais là où son maître voudrait aller.
Pour Gurdjieff, cet attelage, c’est nous :
- La voiture (fonction motrice), c’est le corps, avec ses automatismes et ses habitudes.
- Le cheval (fonction émotionnelle), ce sont nos émotions, qui fournissent l’énergie mais nous emportent.
- Le cocher (fonction de réflexion), c’est l’intellect, qui raisonne et commente, mais se laisse distraire.
- Le maître, c’est le « Je » véritable, la conscience, celui qui devrait choisir la destination… et qui, la plupart du temps, est absent.
Chacun reconnaîtra ses propres déséquilibres : le cheval qui part au galop sur un coup de colère, la voiture enlisée dans la routine, le cocher qui tient les rênes si serrées que plus rien n’avance, ou qui passe ses journées à bavarder. Le pire n’est pas que les trois ne s’entendent pas : c’est qu’ils ne communiquent pas. Le cocher ne comprend pas la langue du cheval, le cheval ignore l’état de la voiture, et tous trois obéissent au premier passant qui hèle le fiacre.
Un siècle plus tard, l’image n’a pas pris une ride. Les « passants » qui montent dans notre fiacre s’appellent désormais algorithmes de recommandation, urgences du jour ou réponses toutes faites d’un assistant IA. Ils proposent une destination, et nous les y conduisons sans nous demander si c’était la nôtre. L’IA peut être un excellent cocher, qui connaît toutes les rues et calcule le meilleur trajet ; elle ne sera jamais le maître.
La première étape, disait Gurdjieff, n’est pas de tout réparer d’un coup, mais de constater que le siège du maître est vide. Ensuite seulement, on peut nourrir le cheval, entretenir la voiture, rappeler le cocher à son poste… et monter enfin dans son propre fiacre.
Lire plus sur cette analogie orientale de la psychologie humaine sur La Métaphore de l’attelage selon Gurdjieff