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IA chinoise vs IA américaine : deux visions du monde

15 juin 2026Technology5 minutes de lecture

Alors que l’IA fait exploser le nombre d’applications sans en multiplier les usages, la vraie bataille se joue ailleurs : entre une Chine qui fait de l’IA un bien commun open source et des États-Unis qui misent sur quelques géants valorisés en milliers de milliards.

Depuis l’arrivée des agents de code, créer une application n’a jamais été aussi simple. Le résultat est spectaculaire : le nombre de nouvelles applications publiées sur l’App Store a quasiment doublé en un an. Mais derrière cette courbe proche d'une mise en orbite se cache une réalité beaucoup moins flatteuse : le nombre d’applications réellement utilisées, lui, stagne, voire recule, et les avis laissés par les utilisateurs s’effondrent.

L’IA agentique a provoqué un boom des sorties d’applications mobiles, sans que leur usage ne suive (Financial Times, d’après Demirer et al., 2026)

Autrement dit, l’IA a démultiplié notre capacité à produire, pas notre capacité à utiliser. Notre attention, elle, n’est pas extensible. Un dessin circulant sur les réseaux sociaux résume parfaitement la situation : avant l’IA, peu d’idées, un peu plus de gens pour les exécuter, et une foule d’utilisateurs ; après l’IA, une multitude d’idées, autant d’exécutants… et presque plus personne pour s’en servir.

The harsh truth : avant et après l’IA, la pyramide idées / exécution / usage s’inverse

Quand produire ne coûte presque plus rien, la valeur se déplace. Elle ne réside plus dans l’application elle-même, mais dans ce qui se trouve en amont : les modèles, les infrastructures, et surtout la question de savoir qui les contrôle. Et sur ce terrain, deux visions du monde s’affrontent.

La Chine : l’IA comme bien commun

La différence fondamentale, c’est que les Chinois ont fait le pari de l’open source ou plus précicément l'open-weight. En gros chacun est libre de télécharger une IA chinoise gratuitement, la faire tourner sur son propre ordinateur ou dans un data center qui loue, et en contrôler tout le paramétrage.

Pour la Chine, l’IA est une sorte de bien commun que l’on met à disposition de toute l’économie et de toute l’industrie. C’est ensuite à chacun des acteurs de ce tissu économique de s’en emparer pour créer de la valeur. L’objectif n’est pas qu’une poignée d’entreprises captent les bénéfices de l’IA, mais que tout le monde puisse s’en saisir.

Pour avoir une vision plus insider, je vous recommande la lecture de cet article très pointu de Irene Zhang pour ChinaTalk : How Chinese AI Radicalizes

Les États-Unis : la concentration de la richesse

Le pari américain est radicalement différent. Il consiste à faire émerger quelques sociétés gigantesques, dont certaines sont, à elles seules, valorisées à hauteur de l’ensemble du CAC 40. On parle d’entreprises dont la valorisation se compte, dès leurs débuts, en milliers de milliards de dollars, et dont le modèle repose sur la concentration de la richesse créée par l’IA afin de générer des profits.

Le contraste avec la courbe des applications est saisissant : pendant que des milliers de développeurs produisent des applications que personne n’utilise, la valeur remonte vers les quelques acteurs qui fournissent les modèles.

Une question d’acceptation sociale

L’écart ne se limite pas à l’économie, il est aussi culturel. La Chine accompagne sa société dans cette transition et n’entretient pas de communication anxiogène autour de l’IA. Sa culture, très différente de la nôtre, réagit aussi beaucoup mieux à l’IA et à la robotique. Résultat : en Chine, environ 85 % de la population se dit enthousiaste face à l’IA. En Occident, c’est à peine 40 %.

Les rejets culturels y sont quasiment inexistants, et il faut reconnaître que les autorités ont fait un vrai effort d’accompagnement. En Occident, entre une communication anxiogène et la création de mégastructures qui concentrent les richesses et accélèrent mécaniquement les inégalités, une large partie de la population freine des quatre fers. Ce rejet pose un problème majeur pour l’adoption de la technologie.

Deux stratégies incompatibles

Ces deux stratégies s’opposent frontalement et peuvent difficilement coexister, du moins pas très longtemps. L’une des deux finira forcément par l’emporter.

Reste à savoir si nous maîtrisons encore réellement le choix. Por finir sur une note philosophique, dans La Question de la technique, Heidegger développe une analyse de la technologie qui repose sur trois affirmations principales :

  • la technologie n’est pas un instrument, mais une manière de comprendre le monde ;
  • la technologie n’est pas une activité humaine, mais se développe hors du contrôle humain ;
  • la technologie est le plus haut degré de maîtrise de l’humanité.

C’est ce qu’il appelle le Dispositif, ou Gestell : un mode de dévoilement qui transforme toute chose, y compris l’humain, en ressource exploitable. Bien commun ou actif financier, l’IA chinoise comme l’IA américaine relèvent peut-être, au fond, du même dispositif. Ce qui les distingue, c’est la place qu’elles laissent à chacun d’entre nous.

Conclusion

Dans cette course où chaque camp prétend construire l’outil qui libérera l’humanité, il serait sage de garder en tête l’avertissement de Nietzsche :

Quiconque lutte contre des monstres doit prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. Et quand ton regard pénètre longtemps au fond d’un abîme, l’abîme, lui aussi, pénètre en toi.

— Friedrich Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), aphorisme 146