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L’histoire, comme la perspective, a besoin du lointain

1 septembre 2026Modifié le 1 septembre 2026Pensées inspirantes4 minutes de lecture

Un vieux conte taoïste, celui du paysan chinois et de son cheval blanc, pour rappeler qu’on ne sait jamais vraiment si un événement est une chance ou une malchance.

Le Blanc qui illumine la nuit (Zhaoyebai) - Han Gan (actif vers 742 - 756)

Le Blanc qui illumine la nuit (Zhaoyebai) - Han Gan (actif vers 742 - 756)

Le titre de ce billet est une maxime de Joseph Joubert que j’apprécie beaucoup, comme d’autres citations de Joubert, car elles nous invitent à prendre du recul ou à faire un pas de côté pour mieux appréhender le présent. Et le conte suivant n’est pas si éloigné de cette pensée.

Un pauvre paysan chinois travaillait dur. Il était aidé dans les travaux des champs par son fils. Un jour, rassemblant toutes ses économies, il partit au marché acheter une bête pour soulager leur labeur. Il ramena un superbe cheval blanc pour tirer la charrette, rentrer les récoltes, rapporter le bois et faire bien d’autres tâches encore. Ce qui satisfaisait les deux hommes.

Leur voisin, voyant cela, se montra jaloux et proposa au pauvre paysan d’acheter le cheval.

Le paysan répondit : « Ce cheval est beaucoup plus qu’un animal pour moi, c’est un ami, je ne veux pas le vendre. »

Un jour, le cheval sauta au-dessus de la clôture et disparut.

Le voisin, passant devant l’écurie vide, dit au fermier : « C’était à prévoir qu’on volerait cette bête ! Pourquoi ne me l’avez-vous pas vendue ? Vous n’avez pas de chance ! »

Le paysan se montra plus circonspect : « N’exagérons rien, dit-il. Le cheval ne se trouve plus dans l’écurie, c’est un fait ! Tout le reste n’est qu’une question d’appréciation de votre part. Comment savoir si c’est une chance ou une malchance ? Nous ne connaissons qu’un fragment de l’histoire. Qui sait ce qu’il adviendra ? »

Le voisin se moquait du vieil homme. Il le considérait depuis longtemps comme un simple d’esprit.

N’étant pas assez riche pour s’acheter un autre cheval, le fermier continua de travailler dur avec son fils. Quinze jours plus tard, le cheval revint. Il n’avait pas été volé ; il s’était tout simplement mis au vert et ramenait une douzaine de chevaux sauvages de son escapade.

Le voisin du fermier vint lui rendre visite : « Vous aviez raison, ce n’était pas un vol. Vous avez de la chance ! »

« Je n’irais pas jusque-là, dit le paysan. Je me contenterais de dire que mon cheval est revenu. Comment savoir si c’est une chance ou une malchance ? »

Le paysan demanda à son fils de dresser les étalons sauvages, ce qu’il entreprit. Au cours d’une séance de dressage, un des chevaux jeta son cavalier à terre et le piétina, lui cassant une jambe.

Le voisin vint une fois de plus donner son avis : « Pauvre ami, vous n’avez pas de chance, voici que votre fils unique est estropié. Qui donc vous aidera pour les travaux de la ferme ? Vous êtes vraiment à plaindre. »

« Voyons, rétorqua le paysan, n’allez pas si vite. Mon fils a perdu l’usage de sa jambe, c’est tout. Qui peut dire ce que cela nous apportera ? Nul ne peut prédire l’avenir. »

Quelque temps plus tard, la guerre éclata. Tous les jeunes hommes du village furent enrôlés dans l’armée, sauf le fils du pauvre paysan qui était invalide.

« Vieil homme, se lamenta le voisin, vous aviez raison : votre fils ne peut plus marcher, mais il reste auprès de vous, tandis que nos fils vont se faire tuer à la guerre. »

« Je vous en prie, répondit le paysan, ne jugez pas hâtivement. Vos jeunes sont enrôlés dans l’armée, le mien reste à la maison, c’est tout ce que nous pouvons dire. Est-ce un bien ou un mal ? Qui peut le dire ? »


Plutôt que de juger chaque circonstance comme favorable ou défavorable, le paysan a compris que chaque événement n’est qu’un fragment de l’histoire, et que l’avenir ne fera que redistribuer les cartes, sans jamais trancher. C’est un enseignement sur la relativité des événements et la nécessité de prendre du recul avant de porter un jugement.

Ce conte est une version moderne et enjolivée de Sai Weng a perdu son cheval (塞翁失馬), une histoire taoïste tirée du Huainanzi, un recueil de textes philosophiques chinois compilé au IIᵉ siècle av. J.-C.